La Vérité
la subjectivité est la réine du réel, quoi qu'en pense le roi de la pensée intellectuel !
la subjectivité est la réine du réel, quoi qu'en pense le roi de la pensée intellectuel !
Un jour, Nasruddin traversait la ville monté sur son âne, mais il était assis à l’envers : son visage était tourné vers la queue de l’animal plutôt que vers sa tête.
En le voyant passer, des hommes se mirent à rire.
— Nasruddin, pourquoi montes-tu ton âne à l’envers ? Tu devrais regarder devant toi !
Nasruddin les observa un instant avant de répondre :
— Et comment pourrais-je vous regarder si je me tournais dans l’autre sens ?
Les hommes furent surpris par sa réponse.
— Mais enfin, c’est ainsi que l’on monte un âne ! On regarde dans le sens où il avance !
Nasruddin haussa les épaules.
— Peut-être. Mais si je m’assieds dans l’autre sens, cela ne signifie pas nécessairement que c’est moi qui suis à l’envers.
Nous jugeons souvent une situation à partir de ce qui nous semble habituel. Ce qui s’écarte de nos repères nous paraît immédiatement étrange, incorrect ou absurde. Pourtant, une habitude partagée ne suffit pas toujours à établir qu’une manière de faire est la seule possible.
Dans cette histoire, les passants voient un homme assis à l’envers sur son âne. Leur conclusion semble évidente, car elle repose sur une convention connue de tous : un cavalier se tourne normalement dans le sens de la marche. Mais Nasruddin déplace la question. Ce qui leur paraît être une erreur dépend aussi de la position depuis laquelle ils observent la scène et du sens qu’ils attribuent à cette position.
En effet, Nasruddin ne choisit pas cette position sans raison. Il prête attention aux personnes qui l’interpellent et souhaite pouvoir échanger avec elles. S’il était tourné dans le sens de la marche, il leur tournerait le dos et rendrait cet échange moins naturel. En se tournant vers elles, il privilégie donc la relation plutôt que la convention habituelle. Ce qui paraît étrange aux passants répond, pour lui, à une intention précise.
Nous voyons ici le sens relatif de chacun. Les passants évaluent la position de Nasruddin à partir de leur propre référence : celle d’un cavalier qui regarde devant lui. Nasruddin, quant à lui, se réfère à la relation qu’il entretient avec ceux qui viennent à sa rencontre. Les uns voient une position anormale ; l’autre y voit une possibilité d’échange. La situation est la même, mais le sens qui lui est attribué diffère selon ce à quoi chacun accorde de l’importance.
Changer de point de vue ne signifie pas pour autant que toutes les interprétations se valent. Il faut tenir compte de la situation réelle et de ses conséquences. Si l’âne se mettait à galoper, la position de Nasruddin pourrait compromettre sa sécurité. Mais ce n’est pas ce qui se passe ici : l’âne avance et les passants peuvent échanger avec lui. Évoquer un danger qui ne se présente pas dans le récit reviendrait à substituer une situation hypothétique à celle que nous cherchons à comprendre.
Cette distinction nous rappelle qu’il ne suffit pas d’imaginer ce qui pourrait arriver pour expliquer ce qui se passe réellement. Encore faut-il considérer les circonstances présentes, l’intention de celui qui agit et la finalité de son action. Sans cela, nous risquons de répondre à une question qui n’est pas celle posée par la situation.
Le conte nous invite ainsi à distinguer le Réel de la représentation que nous nous en faisons. Le Réel est la situation telle qu’elle existe ; notre réalité intérieure est la manière dont nous la percevons et l'interprétons. Les passants ne voient pas nécessairement autre chose que Nasruddin : ils donnent simplement à ce qu’ils voient un sens différent du sien.
Ce qui est vrai pour chacun dépend alors, en partie, de son expérience, de ses repères et de ce à quoi il prête attention. Mais ce que chacun tient pour vrai ne suffit pas à établir la vérité de la situation. Pour mieux la comprendre, il faut pouvoir dépasser sa propre perception et considérer d’autres points de vue, sans pour autant renoncer à distinguer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas.
L’égo peut compliquer cette démarche lorsqu’il nous conduit à placer notre propre référence au centre de toute chose. Nous finissons alors par considérer notre manière de voir comme la norme, et celle des autres comme une erreur. Nous ne cherchons plus à comprendre leur intention : nous mesurons simplement leur comportement à l’aune de nos propres habitudes.
La logique elle-même ne nous dispense pas de cette vigilance. Un raisonnement peut être cohérent à partir de repères admis, sans que ces repères soient nécessairement adaptés à la situation. La cohérence d'un raisonnement ne garantit donc pas, à elle seule, la pertinence de la conclusion. Encore faut-il comprendre ce que l'on cherche à accomplir et pourquoi on le fait.
Alors, Nasruddin est-il réellement à l’envers ? Tout dépend de la référence retenue. Selon la convention du cavalier, sa position est inhabituelle ; selon son intention de rester tourné vers ceux qui l’interpellent, elle prend un autre sens. Le conte ne nous demande pas de déclarer que toutes les manières de voir sont équivalentes, mais de comprendre qu’une même situation peut prendre des significations différentes selon la relation que chacun entretient avec elle.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui est à l’endroit ou à l’envers. Elle est aussi de comprendre à partir de quel repère nous en décidons, quelle intention nous prenons en compte et si notre interprétation correspond bien à la situation réelle. Car avant de conclure que l’autre se trompe, encore faut-il avoir compris ce qu’il cherche à faire.