La Vérité
la subjectivité est la réine du réel, quoi qu'en pense le roi de la pensée intellectuel !
la subjectivité est la réine du réel, quoi qu'en pense le roi de la pensée intellectuel !
Un jour, plusieurs hommes qui n’avaient jamais vu d’éléphant furent conduits dans une pièce obscure où se trouvait l’animal.
Le premier posa la main sur sa trompe et déclara :
— Cet animal ressemble à un gros serpent !
Le deuxième toucha son oreille et affirma :
— Pas du tout ! Il ressemble à un grand éventail !
Le troisième, qui avait saisi une patte, s’exclama :
— Vous vous trompez tous les deux ! C’est un tronc d’arbre !
Un autre encore, ayant touché une défense, soutint qu’il s’agissait d’une lance.
Chacun décrivait avec assurance ce qu’il avait découvert. Pourtant, aucun ne parvenait à se représenter l’animal dans son ensemble. Faute de lumière, chacun s’en tenait à ce que sa main lui permettait de connaître, et tous se disputaient pour savoir qui avait raison.
L’éléphant existe indépendamment de ce que les hommes en perçoivent. Pourtant, chacun se représente l’animal à partir du contact qu’il établit avec lui. L’un imagine un serpent, l’autre un éventail, un troisième un tronc d’arbre. L’animal est le même, mais la réalité intérieure que chacun s’en construit diffère.
Il convient de distinguer le Réel extérieur de la réalité intérieure. Le premier existe indépendamment de notre perception ; la seconde correspond à la manière dont nous recevons et interprétons ce que nous percevons. Nous ne devons donc pas confondre ce qui est avec ce que nous nous représentons de ce qui est.
Cette distinction nous conduit à une autre : celle du vrai et de la vérité. Ce qui est vrai pour un individu peut correspondre à son expérience, à sa perception ou à son opinion. Mais cette vérité individuelle ne suffit pas à établir la vérité du Réel. L’homme qui touche la trompe ne ment pas lorsqu’il la compare à un serpent ; il se trompe lorsqu’il prend cette comparaison pour une description de l’éléphant tout entier.
La singularité de chaque perception est réelle : chacun rencontre l’animal depuis sa propre position. Mais le Réel ne se limite pas à cette singularité. Il se présente à travers une pluralité d’aspects que nul ne peut ramener à sa seule expérience. Les perceptions peuvent ainsi se compléter, à condition que chacune accepte de ne pas se prendre pour le tout.
C’est ici que l’égo peut intervenir. Lorsqu’il place son propre point de vue au centre de toute chose, l’individu tend à considérer sa perception comme la référence à laquelle les autres doivent se conformer. Ce qu’il voit devient ce qui est ; ce qu’il pense devient ce qui est vrai ; et ce qui lui échappe risque de ne plus avoir de place dans sa représentation du monde.
La logique elle-même peut renforcer cette confusion. Elle permet de trier, de comparer et d’organiser les éléments dont nous disposons, mais elle ne transforme pas automatiquement une perception singulière en vérité universelle. Un raisonnement peut être cohérent à l’intérieur d’une représentation sans que cette représentation rende compte de l’ensemble du Réel.
Le conte nous invite ainsi à distinguer notre expérience du Réel, notre représentation intérieure et la portée que nous accordons à ce que nous tenons pour vrai. Il ne s’agit pas de nier la singularité de chacun, mais de reconnaître qu’elle s’inscrit dans une pluralité qui la dépasse.
Car l’éléphant n’est ni le serpent de l’un, ni l’éventail de l’autre, ni le tronc d’arbre du troisième. Ces images appartiennent à leurs perceptions ; l’animal, lui, ne se réduit à aucune d’elles. Le Réel ne devient pas ce que nous en pensons simplement parce que nous en sommes convaincus.